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Se nourrir de la nature : deux lectures

mercredi 28 mars 2018, par Romain

De Shikoku à la Bretagne, deux réflexions sur l’agriculture et l’alimentation. Les pratiques sont différentes mais au-delà des techniques, Masanobu Fukuoka et Yannick Ogor attirent tous deux notre attention sur le rapport à la nature, la relation profonde qui doit relier l’environnement et l’humain qui s’en nourrit.

Yannick Ogor, Le paysan impossible – Récit de luttes, Les éditions du bout de la ville, 2017

Masanobu Fukuoka, La révolution d’un seul brin de paille – Une introduction à l’agriculture sauvage, 1975 (Traduction française par Bernadette Prieur Duteilhet de Lamothe, Guy Trédaniel Editeur, 2005)

Voici deux ouvrages très différents, l’un basant son argumentation sur un rationalisme très occidental et militant pour une action assumée ; l’autre empreint de spiritualité orientale et prônant « l’agir dans le non-agir ». Mais ce sont aussi deux réflexions complexes, appuyées sur la trajectoire de leur auteur respectif, qui s’attachent aux enjeux de l’agriculture en tant qu’activité et métier, en tant que vecteur de transformation de l’environnement, et en tant que source de l’alimentation de la population.

Ces trois dimensions font de l’agriculture un point-clé du projet de société que propose la décroissance, qui reste à élaborer à l’aide de réflexions telles que celles du militant breton et du sage de Shikoku. En effet, un enjeu majeur de notre projet est le passage des pratiques individuelles à des alternatives collectives, le changement en profondeur des modes de production et de consommation, pour au-delà des expérimentations assurer à tous les producteurs et consommateurs des conditions de vie décentes et soutenables.

Ce n’est donc pas seulement en tant qu’activité de production que l’agriculture doit être prise en compte, car comme l’écrit Wendell Berry en préface du livre de Fukuoka : « Quand nous changeons la manière de faire pousser notre nourriture, nous changeons notre nourriture, nous changeons notre société, nous changeons nos valeurs. » Masanobu Fukuoka a donc commencé par changer la manière de faire pousser sa nourriture, en s’inspirant de la façon dont les végétaux poussent par eux-mêmes dans la nature. Ses observations l’ont conduit à adopter une série de principes simples qui entrent en résonance avec les pratiques de la permaculture : ne pas cultiver, c’est à dire ne pas labourer ou retourner la terre ; ne pas utiliser de fertilisant chimique ou de compost préparé ; ne pas désherber au cultivateur ni aux herbicides ; ne pas être dépendant des produits chimiques. Ces principes fondent une « agriculture sauvage » dont la richesse majeure est l’équilibre de la nature laissée seule.

Mais les résultats obtenus par ces pratiques qui bouleversent des traditions bien ancrées (cultiver le riz sans inonder le sol, faire pousser les légumes comme des plantes sauvages…) induisent des changements bien plus larges. Fukuoka déroule alors une pensée calme et forte comme un fleuve, en appliquant cette même attitude au plus proche de la nature aux manières de se nourrir, d’échanger, de vivre en société. Il décrit ainsi l’échec de l’agriculture commerciale, l’impasse de la recherche agronomique et plus largement de la technologie scientifique, qui n’est rendue nécessaire que par la destruction de l’équilibre naturel. Cette mise en lumière de la contre-productivité du progrès technique et des limites de la domination de l’humain sur son environnement ne peut que placer Fukuoka parmi les précurseurs de la décroissance.

Qu’on soit partisan ou non de la décroissance, l’ouvrage de Yannick Ogor est lui aussi une lecture fertile en ce qu’elle étaye un certain nombre de nos constats mais aussi en ce qu’elle remet en cause certaines « évidences » au sujet de l’activité agricole ou de la protection de l’environnement. Ogor se propose de « dérouler la bobine de cette histoire [de la contestation agricole] à partir de trois fils : le fil de la critique de l’écologisme, fondement idéologique des récentes mutations de la gestion d’État ; le fil de l’histoire des politiques agricoles des années soixante à nos jours ; et enfin le fil des luttes syndicales. » Son parcours l’a conduit à s’intéresser particulièrement au fameux « modèle agricole breton », allié de fait aux mouvements identitaires régionaux. Il souligne d’ailleurs l’écueil de l’agrarisme réactionnaire, les menaces modernistes ne pouvant être évitées par le retour à un pseudo- « ordre éternel des champs » asservissant.

L’analyse des politiques agricoles permet à Ogor de lire l’exploitation des producteurs à l’échelle socio-économique, notamment pour dénoncer « l’intégration » dans des filières agricoles dominées par les acteurs économiques les plus puissants. Il met en évidence des mécanismes de gestion administratifs viciés qui s’appuient sur la surproduction, les variations de prix, les taxes et subventions au profit de l’agro-industrie, voire de l’industrie tout court. Un exemple significatif est celui de l’agrandissement forcé des exploitations agricoles d’Ille-et-Vilaine, qui a servi les intérêts communs de l’État, de la FNSEA et de Citroën alors gros demandeur de main d’œuvre.

Ogor décrit une véritable « gestion par les crises », de production notamment, qui accentue la concentration capitaliste de l’agriculture, au profit des responsables même de la surproduction. Dans ce contexte de lutte des classes dont les dominés ne sont pas conscients, il tire un constat d’échec pour la gauche paysanne. Cette « gestion par les crises » a laissé place à une « gestion par les normes » dans laquelle l’écologie a été instrumentalisée. En effet, le libre-échange mondial sous l’égide de l’OMC a supprimé la régulation des marchés au profit de mécanismes non douaniers, en particulier à vocation écologique dans le cas des produits agricoles. Ceux-ci ont provoqué une normalisation accompagnée de « greenwashing » au profit des plus grosses exploitations « innovantes » et au détriment de pratiques traditionnelles (disparition des basses-cours de fermes, des fromages au lait cru…). Les effets pervers du « développement durable » apparaissent ainsi, avec l’escroquerie que constitue la cogestion et la dissociation entre agriculture et production d’alimentation.

L’ « écologisme » cogestionnaire se trouve alors en opposition à un rapport « poétique » à la nature, en prise avec des pratiques séculaires pour constituer la base d’une action autonome sur son propre environnement. Ogor fait référence à l’Histoire d’un ruisseau d’Elisée Reclus, qui nous rappelle que le cours d’eau est d’abord « le site gracieux où nous avons vu son eau s’enfuir sous l’ombrage des trembles » avant d’être un canal pour la navigation ou toute autre activité mesurable. Il défend ainsi l’irréductible expérience et la connaissance qui en est issue, rejoignant en cela Fukuoka. Une relation sensible à l’environnement est ainsi à défendre ou récréer, face à son traitement fonctionnaliste, y compris par l’agriculture écologique.